Madame, Monsieur,
Nous, membres de la campagne Notre Terre Sans Pétrole (NTSP), une coalition regroupant plus de 160 organisations congolaises, africaines et internationales, vous écrivons pour exprimer notre profonde inquiétude et notre opposition ferme au protocole d'accord signé le 7 février 2025 entre votre entreprise et le Ministère des Hydrocarbures de la République Démocratique du Congo (RDC). Ce partenariat vise à développer de nouveaux projets pétroliers sur notre territoire – une initiative que nous jugeons incompatible avec les exigences environnementales, sociales et éthiques de notre époque.
Une contradiction flagrante avec les engagements climatiques
La RDC a ratifié l'Accord de Paris et cherche à se positionner comme un acteur clé dans la lutte contre le changement climatique, notamment en valorisant de manière durable les services écosystémiques fournis par ses forêts et ses zones humides. Trafigura affirme également vouloir réduire son empreinte environnementale, notamment en décarbonant ses opérations, en investissant dans les technologies d'énergies renouvelables et en atteignant la « neutralité carbone d'ici 2050 ». Pourtant, l'implication de votre entreprise dans le relancement massif des projets d'exploration pétrolière, notamment dans les zones écologiquement sensibles du bassin du Congo — parcs nationaux, tourbières, habitats autochtones et zones soutenant les moyens de subsistance de milliers de communautés locales — constitue une incohérence majeure avec vos engagements climatiques et sociaux. Cela met en péril certains des écosystèmes forestiers les plus riches de la planète, libérerait d'énormes quantités de carbone et menacerait gravement la biodiversité ainsi que la survie des peuples congolais.
En outre, cette offensive pétrolière sape directement une initiative nationale emblématique : le Corridor Vert Kivu-Kinshasa (CVKK), un projet dédié à la restauration écologique, au renforcement de la sécurité alimentaire inclusive et au développement durable. En poursuivant des projets pétroliers destructeurs dans des zones qui se superposent au CVKK, Trafigura ne se contente pas de contribuer à la dégradation climatique et écologique, mais menace également l'un des programmes environnementaux et de croissance verte les plus prometteurs et ambitieux d'Afrique centrale, et au niveau mondial. Le résultat serait un double coup : accélérer les dégâts environnementaux tout en démantelant une voie visionnaire vers la résilience écologique, fondement des garanties sociales et de la prospérité à long terme du peuple congolais.
Un secteur incapable de convaincre, avec des conséquences destructrices
L'appel d'offres lancé en juillet 2022 pour l'attribution de 27 blocs pétroliers a été officiellement annulé en octobre 2024, en raison de l'absence de soumissionnaires crédibles et de graves irrégularités : manque total de transparence, absence d'évaluation sérieuse des impacts environnementaux et sociaux, et soupçons de conflits d'intérêts. Cet fiasco illustre à la fois l'incapacité du secteur pétrolier congolais à garantir une viabilité économique et le manque de crédibilité de la RDC auprès des entreprises du secteur, qui ne la considèrent plus comme un partenaire de confiance.
À Muanda, où l'exploitation pétrolière a débuté en 1975, cinquante ans d'extraction ont provoqué un désastre économique, social et écologique. Loin d'apporter un quelconque progrès, cette activité a aggravé la pauvreté, pollué les terres et les eaux, et entraîné des violations graves et répétées des droits humains et de l’environnement, causant des torts irréparables. Le pétrole à Muanda a augmenté la dépendance, détruit les conditions de vie et alimenté l'injustice. En conséquence, elle a fait l'objet d'actions en justice. Cette opération ne bénéficie ni à l'État ni à la population — elle appauvrit, divise et détruit.
En choisissant d'ignorer ces précédents alarmants et de s'engager dans le développement pétrolier en RDC, Trafigura s'expose aux mêmes risques et aux conséquences juridiques, financières et réputationnelles qui en résultent. Poursuivre dans cette voie associerait votre entreprise à un secteur qui s'est révélé insoutenable et nuisible à tous les niveaux. Cela renforcerait votre exposition aux troubles sociaux, aux contestations juridiques, à la responsabilité environnementale et à des dommages réputationnels à long terme. Plutôt que de tirer des leçons de l'histoire, Trafigura risque de répéter — et d'amplifier — les torts déjà infligés par des décennies d'extraction pétrolière au Congo.
L'illusion du développement au cœur d'un système corrompu et d'une population appauvrie
Le discours selon lequel le pétrole est un levier pour le développement et l'autonomie énergétique, tel qu'il est présenté dans le protocole d'accord signé entre Trafigura et le Ministère des Hydrocarbures, est une illusion. Les revenus bénéficient à une élite restreinte et à des multinationales, tandis que la majorité des Congolais reste dans la pauvreté et fait face à une crise alimentaire extrêmement grave. Ce déséquilibre est aggravé par un niveau alarmant de corruption, en particulier dans le secteur extractif, connu pour être l'un des plus vulnérables aux pratiques illicites. En RDC, cette corruption est systémique. Dans un tel contexte, s'engager dans des projets pétroliers expose Trafigura — déjà impliqué dans plusieurs scandales sur le continent — à des risques accrus d'actions en justice et de sanctions. Cela représente également une menace sérieuse pour la réputation, le respect des normes légales et la sécurité des futurs acteurs impliqués dans un secteur hautement sensible et instable.
Un facteur de risques sécuritaires et politiques
Dans un contexte déjà marqué par l’instabilité, la fragilité sociale, la migration et la violence liées au climat, l'exploitation pétrolière ne ferait qu'exacerber les tensions existantes. Les conflits fonciers, l'insécurité autour des zones de pêche, la militarisation des zones d'exploration et la répression des défenseurs des droits environnementaux et humains existent déjà dans les régions d'exploration pétrolière. L'exploitation ne ferait qu'aggraver ces problèmes. L'histoire des projets extractifs dans des zones sensibles montre clairement que, loin de favoriser la paix, le pétrole engendre la déstabilisation.
Risques juridiques : exposition directe pour Trafigura
En soutenant l'expansion pétrolière en RDC, vous vous exposez à des actions en justice et à des processus de responsabilité non judiciaire. Cela inclut la complicité dans des violations des droits humains, le non-respect des normes internationales (telles que les Principes directeurs de l'OCDE pour les entreprises multinationales, les Principes directeurs de l'ONU et les Normes de performance de la SFI), et la corruption. Ces actes pourraient entraîner la responsabilité de Trafigura devant les tribunaux européens ou américains, en vertu des principes de juridiction extraterritoriale.
Une menace pour votre réputation
Votre implication dans ce projet contredit directement l'image de responsabilité sociale que vous cherchez à promouvoir. Par exemple, la politique de Responsabilité Sociétale des Entreprises de Trafigura engage la société à « obtenir et conserver une licence sociale pour opérer » dans tout pays où vous intervenez. Étant donné l'ampleur de l'opposition de la société civile et des communautés au développement du secteur pétrolier en RDC, il n'y a pas de telle adhésion sociale pour l'implication de Trafigura dans le pays. Nous vous exhortons à reconsidérer votre implication, conformément à vos engagements.
Déjà critiquée pour vos pratiques dans les secteurs du cobalt et des déchets toxiques, votre entreprise risque de perdre la confiance des investisseurs soucieux des critères ESG, des partenaires financiers et du grand public. Nous avons également l'intention de communiquer directement nos préoccupations à ces parties prenantes.
Nos exigences
Nous vous demandons formellement :
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De vous retirer immédiatement de tous les projets pétroliers en RDC.
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De vous abstenir de soutenir, directement ou indirectement, d'autres entreprises impliquées dans l'exploitation pétrolière ou gazière dans le pays.
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De rediriger vos investissements vers des activités véritablement durables qui créent de la valeur pour les populations locales.
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D'ouvrir un dialogue constructif avec la société civile congolaise et ses partenaires internationaux.
En conclusion
L'avenir énergétique et économique de la RDC doit reposer sur le respect de son peuple et de ses droits — y compris le droit de s'opposer ou de privilégier un modèle économique plutôt qu'un autre — et sur la protection de nos écosystèmes. Le pétrole appartient au passé; les vies des peuples, l’avenir des écosystèmes dont dépendent les populations congolaises, et celui de la planète, appellent des politiques et des pratiques meilleures et plus appropriées.
Nous vous invitons à répondre à cette lettre avant le 9 juin 2025. À défaut, nous intensifierons nos efforts de plaidoyer au niveau national et international.
Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l'expression de notre détermination à défendre notre terre, nos vies et la dignité du peuple congolais.
Les organisations membres de la coalition, en RDC et à l'international, resteront pleinement mobilisées et maintiendront une vigilance constante sur les futures activités de Trafigura dans ce secteur, avec l'intention ferme de répondre par des actions publiques et ciblées en cas d'avancement de tout projet.
Notre Terre Sans Pétrole